Valeur historique et copropriété

par Denis Brachet, Géomètre-expert
Denis BRACHET auteur des Informations rapides de la copropriété
©Sébastien Dolidon / Edilaix

Il est toujours plaisant de déambuler dans les rues d’une ville et de lever la tête pour lire les inscriptions figurant sur les plaques qui rappellent de-ci de-là quel grand auteur y est né, quel illustre personnage y a posé ses valises ou y aura rendu son dernier soupir.

Les plaques commémoratives ont ceci de particulier qu’elles marquent symboliquement un fait ou un personnage et parce qu’elles sont attachées à un lieu, elles nous permettent concrètement de toucher du doigt ce qui fait notre histoire. La Ville de Paris recense 2 200 plaques commémoratives qui sont regroupées dans un atlas géographique et thématique. Il est ainsi possible de créer un itinéraire des grands aviateurs, des magistrats et avocats, ou encore des grands couturiers, sans oublier les cuisiniers, artistes, écrivains artisans ou commerçants…

Ces plaques ont une fonction mémorielle qui dépasse largement les simples flâneries touristiques car elles constituent pour l’essentiel des lieux de recueillement destinés à rappeler des heures sombres et empêcher qu’elles ne tombent dans l’oubli.

Il est donc des immeubles sur lesquels le poids de l’histoire pèsera au point de justifier des mesures particulières de conservation et d’entretien de la mémoire qui s’imposeront aux propriétaires qui souhaiteraient pour leur part en estomper la portée.

Le quotidien le Parisien titrait dans son édition du 15 novembre 2014 « Le 93, rue Lauriston a retrouvé sa mémoire ».

L’article relate qu’à l’occasion d’un ravalement de la façade, les propriétaires de l’immeuble du n° 93, rue Lauriston, tristement célèbre pour avoir abrité durant l’occupation les séides français de la gestapo qui y ont torturé et exécuté nombre de résistants et d’anonymes, ont remplacé subrepticement la plaque commémorative existante par une autre au contenu bien plus édulcoré rendant un hommage global aux « héros de la Résistance » sans plus faire mention des sévices qui y ont été pratiqués ni de la qualité de leurs auteurs.

La présence de cette plaque commémorative constituait depuis longtemps pour certain propriétaires une verrue difficilement acceptable pour cet immeuble cossu du 16e arrondissement qui abrite surtout des sociétés commerciales.

De nombreux arguments ont été avancés par les propriétaires pour justifier ce changement. Il était question de l’effet délétère de ce rappel historique sur la valeur de l’actif immobilier, sur le fait que la violence des événements rappelés serait préjudiciable pour cet immeuble qui accueille de la clientèle.

Il a été écrit qu’un ancien ministre aurait demandé que l’on renumérote l’immeuble au 91bis de la rue Lauriston et non plus au 93, vidant de sa substance la portée de la plaque commémorative. Aucun ne contestait la nécessité d’apposer une plaque mémorielle, mais tous souhaitaient en rendre le contenu plus compatible avec les enjeux économiques qui étaient argués.

Tous ces arguments ont été rejetés par la Ville de Paris qui a menacé les propriétaires de poursuites judiciaires. L’affaire a ému un certain nombre d’associations et d’anonymes qui ont joints leurs voix afin de faire pression pour le rétablissement de l’ancienne plaque. Ce qui fut fait dans les mois qui ont suivi.

Cette affaire illustre à quel point l’immeuble peut être un objet historique non pas en tant que sujet de recherches, mais en ce qu’il permet d’éviter l’oubli.

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