Copropriété : Le nouveau

par Gilles Frémont - Directeur de copropriété
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Quand on arrive dans un nouvel endroit, on fait profil bas. Dans une copropriété, corps social par essence, il en va tout autant. On se présente aux autres, on dit bonjour. Mais faire assaut de discrétion n’est pas à la portée de tous. Certains caractères arrivent en terrain conquis, sans s’embarrasser de l’ordre établi, par péché d’orgueil, pour briller en société.

Le nouveau, c’était Monsieur Prat. Il venait d’acheter son appartement le matin même. Ma chouquette n’était pas encore déglutie, qu’une première salve de mels me sautait au visage. Le ton est péremptoire, le verbe haut. Manifestement, Monsieur Prat, radiologue de son état, voulait marquer son territoire.

«Cher Monsieur le syndic, vous n’êtes pas sans savoir que ces charges étaient dues par mon vendeur. Visiblement je dois vous apprendre votre métier. Par ailleurs, j’entends porter ma candidature au conseil syndical lors de la prochaine assemblée générale. Merci de le noter».

Article paru dans les Informations Rapides de la Copropriété numéro 685 de janvier-février 2023

Il ne m’aura fallu que ces quelques lignes révélatrices pour savoir à qui nous avions à faire. L’assemblée se profilait dans quelques semaines, et après plusieurs échanges houleux, Monsieur Prat m’y promettait l’enfer. Vous allez voir ce que vous allez voir.

Je devais donc me préparer avec soin, dresser la liste de mes arguments et contre-arguments, puis les classer méthodiquement par ordre de robustesse et d’efficacité, séparer ceux qui résisteront aisément à la contradiction, qui feront mouche, de ceux où les objections seront hautement probables et me placeront sur un terrain glissant. Je repasse mon répertoire de chiffres clés, de phrases toutes faites empreintes d’évidence, et d’exemples plus ou moins avérés. Car rhétorique n’est pas philosophie, il faut moins démontrer que convaincre. L’assemblée générale, habituellement lieu de délibération, devient compétition, affrontement. Je fourbie mes armes, ma ligne ne saurait souffrir la moindre faille.

La séance est ouverte. Monsieur Prat, sans ambages, intimement persuadé de sa supériorité, commence son verbiage. «Monsieur le syndic, vos comptes ne peuvent pas être approuvés. Nous allons devoir reconvoquer et vous devrez en supporter les frais». Il n’y va pas de main morte. «De plus, vos devis sont trois fois trop chers». L’interlocuteur est coriace. Il assène ses vérités à coup de boutoir. Difficile de défaire ses allégations sans y passer des heures. Comment contrecarrer son influence. Répondre pied à pied, ou laisser couler et faire régner le silence. Je dois m’adapter au gré de la discussion, flairer les prémices de l’auditoire et lire les réactions. L’art du débat n’est pas figé. L’ordre du jour défile, et Monsieur Prat continue sa déclamation et sa mainmise sur la réunion. «Je vote contre cette résolution qui n’a aucun sens. Je l’ai soumise à mon notaire, il a dit qu’elle n’était pas valable». Le notaire, argument d’autorité par excellence, la source serait irréfutable. J’esquisse quelques coups d’épée, mais il ne vacille pas d’un iota. Une chape de plomb pèse sur l’assemblée. A cet instant, Madame Bernard, une petite dame qu’on n’avait jamais entendu jusqu’alors, de sa chaise remarqua que le nouveau voulait faire sa loi. Elle sortit de son sommeil et lui lança un fracassant : «Monsieur Prat, vous devriez la fermer !».

Et l’inattendu se produisit. Finalement pourquoi déployer autant de stratégie. Madame Bernard l’avait renvoyé dans ses 22 à perpétuité. En une fraction de seconde, elle l’avait foudroyé. Le nouveau, si flamboyant, avait disparu.

 

Gilles FremontGilles Frémont, directeur copropriété

 

 

 

 

Vis ma vie de syndic - Gilles Frémont