Copropriété : Ma visite d’immeuble

par Gilles Frémont, Directeur de copropriété
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Du trottoir d’en face, je scrute la façade. Déformation professionnelle oblige, je ne peux m’empêcher d’avoir le nez en l’air dès l’instant que j’arpente la ville, quel que soit le lieu.

Le jour se lève.

C’est l’heure, je tapote le code, ma date de naissance pour le clin d’œil (on s’amuse comme on peut), me voilà dans mon élément, comme un poisson dans l’eau, au beau milieu du hall de l’immeuble, le cœur des parties communes.

J’actionne l’interphone à défilement digital, je pars dans le mauvais sens une fois sur deux évidemment.

«Bonjour, c’est le syndic, je suis arrivé, je vous attends en bas».

Article paru dans les Informations Rapides de la Copropriété numéro 681 de septembre 2022

En attendant le conseil syndical, je jette un œil au tableau d’affichage…

Tiens, mon Règlement intérieur de 2004 est encore là, même pas griffonné (la prochaine fois, j’enlèverai quand même la date, d’autant que les consignes n’ont pas changé). Le paillasson coco tout neuf est bien garni, marron chocolat pour le chic, le lustre cylindrique en verre rayonne comme à Versailles, l’interrupteur laiton brossé à l’entrée apporte la touche finale. Les étiquettes de boîtes aux lettres sont à nouveau en bazar, j’avais tout changé d’office la dernière fois. Scotch, gros feutre et autocollants de travers, ça fait négligé à l’accueil.

On va reprendre tout ça vite fait-bien fait, le hall de l’immeuble c’est ma vitrine, la première impression du visiteur, la patte du syndic. 

«Bonjour Monsieur Klop, comment allez-vous ?». Je sers la main franchement et je fais des sourires.

Le syndic est un homme politique. Maire du village, il serre des mains sur les étals, disponible et sympathique, il connaît le nom de ses copropriétaires et prend de leurs nouvelles.

C’est parti pour la visite accompagnée, inspection du sol au plafond, costume-cravate.

On attaque par la toiture-terrasse, je secoue le garde-corps pour faire mine de contrôler, je vois la mousse qui pousse, les relevés d’étanchéité qui bâillent. J’admire la vue, là-haut je suis peinard. On amorce la descente par la cage d’escalier, l’artère centrale. Je note les petits défauts, nez-de-marche un peu usés, tapis élimé, tomette descellée, fibre optique en spaghetti. Le détecteur de mouvement ne se déclenche pas, j’agite mon bras pour le rallumer, je préférerais taper le bon vieux bouton-poussoir.

Retour au rez-de-chaussée, l’étiquette ascenseur se décolle, un petit coucou à la caméra factice.

«Monsieur le syndic, on a fini ?». Non il reste les caves, les entrailles, je sais ce n’est pas une sinécure, mais c’est un incontournable : soupiraux bouchés, vert de gris sur la nourrice, hourdis fissurés, poutrelles oxydées, salpêtre au moellon. Je continue, fouillis inextricable et parasites, collecteurs fonte hors d’âge et autres terriers… Si vous avez peur des rats, des toiles d’araignée et de l’obscurité du radier, ne faites pas syndic : c’est aussi ça votre lieu de travail. On finit par s’y habituer, on purge, on passive, on ratisse, on perce, on ventile… et vos caves seront flambant neuves, votre immeuble remis sur pieds.

Un crochet par la cour avant de se quitter, pavés granit bien rejointés, plantes vertes bien arrosées, je pose mes dossiers sur la poubelle deux roues à hauteur d’homme, à ras bord, mon établi quand je suis dehors.

Je récapitule dans les grandes lignes, les petits os pour tout de suite, les gros devis pour l’assemblée, je salue la foule et je me retire.

Monsieur Klop est satisfait de son syndic, la visite lui a plu, le maire du village sera réélu. 

Gilles Fremont

Gilles Frémont, directeur copropriété