Copropriété : La main courante

par Gilles Frémont, Directeur de copropriété
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La loi de futilité de Parkinson est une loi empirique selon laquelle toute organisation donne une importance disproportionnée à des questions superflues.

Elle prend l’exemple d’un comité fictif discutant d’un projet de réacteur nucléaire et passant la majorité de son temps à discuter de problèmes mineurs mais faciles à comprendre, comme le type de matériau à utiliser pour l’abri à vélos du personnel, tout en négligeant la conception du réacteur lui-même.

Article paru dans les Informations Rapides de la Copropriété numéro 680 de juillet août 2022

Le diable se cache dans les détails.

Dans cette histoire, l’objet de la discussion effrénée était une main-courante, une simple barre de fer d’un mètre, dont la petitesse était inversement proportionnelle à la longueur des débats. De prime à bord, la question n’était pas sujet à controverse. Mais c’était sans compter sur l’effet abri à vélos.

Je lance les hostilités, premier devis, patatras, déjà trente mels en deux heures. Budget voté en AG… 900 €, le chantier du siècle !

L’assemblée a renvoyé au conseil syndical pour le choix du modèle, grosse erreur de stratégie, puisque le mandat au conseil syndical, indécis et trouillard, signifiait en réalité renvoyer à jamais.

Résultat, tout le monde met son grain de sel, et y va de son expertise :
«-Il faut du bois, non du métal
- Moi, je veux du fer plat
- Ah non, rond
- Demi-rond, alors ?
- Ok, mais avec des moulures ?
- Non sans moulures !
».

Ce n’est que le premier tour de table, je craque déjà.

Un voisin a une idée lumineuse : «- Mettons une rosace pour cacher les fixations, ça fera joli» (leur immeuble c’est la huitième merveille du monde).

C’est parti pour le choix de la rosace, deuxième tour de table, re-mels.
«-Combien ça couterait en plus, Monsieur le syndic ?
- J’en sais rien, 20 € ?
- On veut un troisième devis
».

J’épuise mon stock de serruriers, je leur dis stop, mais non, ça continue le soir, re-mels.

L’un d’eux a une révélation, il se dit qu’il va prendre les choses en main et diffuse un tableau Excel, façon référendum démocratique. Me revoilà avec mon devis modifié. Je me dis cette fois, c’est la bonne.

Au secours, on a oublié la couleur ! Troisième tour de table,
«- Je veux du noir
- Moi du gris
- Attendez je rajoute une colonne dans le tableau
- Ok, mais satiné alors
- Hors de question, faut du brillant assorti aux portes laquées
». Va pour le brillant…

Ah, mauvaise nouvelle, l’entreprise me dit que c’est pas possible. J’étouffe.

Je leur dis bon, discutez entre vous tranquillement et dites-moi à la fin. Mais non ils me laissent dans la boucle des mels. Laissez-moi sortir !

Après une petite accalmie, je me dis qu’on y est presque, peut-être sont-ils passés à autre chose, cela dit je n’ai toujours pas l’accord, je relance... «Monsieur Frémont pouvez-vous demander à l’entreprise de faire un croquis, on aimerait voir la forme des crosses».
La quoi ? Eh oui, immeuble ancien, faut de la volute, je n’ose plus appeler mon serrurier (pardon, je m’excuse, c’est encore moi).

Quatrième tour de table, le choix de la crosse, j’ignorais qu’il en existe plusieurs : départ escargot, pigne de pin ou boule de cristal.
Attention, l’enroulement se termine en queue de carpe. Je connaissais la queue de vache, mais pas la carpe.
On veut un enroulement adapté à la longueur. Vous êtes sûrs ?
Eh oui, petite rampe = petite crosse, sinon c’est moche, pardon, c’est disgracieux, par contre c’est plus cher, on dépasse le budget.

J’ai peur.

Je renvoie le devis, version 6.

Dites-moi oui, un tout petit oui. Alléluia ! Reste plus qu’à la poser, j’en tremble déjà. 

Gilles Fremont

Gilles Frémont, directeur copropriété