Copropriété : La réception de chantier

par Gilles Frémont, Directeur de copropriété
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C’est un immeuble dans le style Henry IV, un ouvrage intouchable. Le genre d’immeuble où les fourches caudines des Architectes des bâtiments de France (ABF), vous clouent au pilori si votre projet n’est pas suffisamment à leur goût.

Avec les ABF, on n’innove point, on remonte le temps, et l’on revient au sacré. Avec les ABF, on ne discute point. C’est un immeuble où l’erreur est interdite, et les copropriétaires qui y habitent, ne vous font aucun cadeau.

Nous sommes dans le beau patrimoine, le grand patrimoine.

Et ce jour-là, je réceptionnais mon ravalement, avec Jean-Claude. 

Article paru dans les Informations Rapides de la Copropriété numéro 673 de novembre 2021

«Salut Jean-Claude, tu vas bien ?».

Jean-Claude est un gars du bâtiment, un dur à cuire, les mains calleuses, endurcies par les années de métier. Il avait commencé pierreux à 16 ans. Il a passé sa vie dehors, sur les chantiers, insensible au froid, insensible à la pluie. Son refuge entre deux rendez-vous, c’était le troquet du coin. Je te paye un café ? C’était sa phrase préférée quand on descendait de l’échafaudage. Vous étiez obligé de lui dire oui. C’est sur le zinc qu’on traite les affaires, la petite tasse brûlante qui vous réchauffe le bout des doigts l’hiver. Jean-Claude était un super ravaleur, un anxieux du détail, encore plus pointilleux que les fonctionnaires de l’urbanisme, un intraitable de la finition. 

Mais “quand ça veut pas, ça veut pas”. Appelez ça comme vous voulez, la scoumoune, la poisse ou le chat noir… cette fois, tout a dérapé. Oh je ne parle pas de ces travaux supplémentaires à 50 000 euros pour les pans de bois, c’est du classique. Je ne parle pas non plus de ces conduits en amiante pour lesquels le coordonnateur SPS nous a fait une jaunisse [sécurité et de protection de la santé, ndlr]. Et je ne parle pas non plus des trous de massue dans la salle bains de la propriétaire du  4e. Non, tout cela c’est du menu fretin. Je parle de la réception, le jour J où vous avez prévenu vos copropriétaires que vous veniez, le moment de vérité que les anciens appellent encore…la recette : «Salut Jean-Claude, il est où l’échafaudage ? Quel échafaudage, on a fini ! Ben non… c’est pas fini. Il y a encore les plastiques sur les bavettes au 4e, les enduits ne sont pas lissés, les fils pendouillent. Et là, t’as oublié le pignon, et la pluviale, c’est toujours la vieille, tu ne devais pas la remplacer, regarde le devis ? Et les gravats, pourquoi ils sont sur le toit ? Je ne comprends pas. Et l’architecte, il est où d’abord ? ». Jean-Claude devient blême  : «mais moi non plus je ne comprends pas, mon chef de chantier m’avait dit que tout était ok. Je crois que le sous-traitant nous a planté». Je commence à me sentir mal. Le SPS avait carrément disparu de la circulation. Les ABF ? On va raser les murs. «Écoute Jean-Claude, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Tu remontes l’échafaudage, là, maintenant». Et Jean-Claude est reparti sans rien dire, la tête basse, bougon et vexé, et moi de mon côté, très contrarié. Cette fois, on ne s’est pas fait de p’tit café, ni de compte-rendu de chantier. 

Trois semaines plus tard, on a remis ça. Le soleil brillait sur la façade. Et ce jour-là, le ravalement était de toute beauté, d’une réalisation parfaite. Je le regardais sans me lasser. Oui, il n’y avait rien à dire, juste à contempler. Ce jour-là, quelques copropriétaires qui passaient par là nous disaient… «Il est beau le ravalement !». Merci Madame. Jean-Claude et moi étions côte à côte, on n’en menait pas large, mais on était contents. Je me suis tourné vers lui : «Jean-Claude, je te paye le café ?»

Gilles Fremont

Gilles Frémont, directeur copropriété