[N°654] - l’expertise judiciaire

par Gilles Frémont, directeur copropriété / Président ANGC
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L'histoire démarre toujours par une petite fuite, une tache d’humidité insignifiante comme on en voit tous les jours.

Puis les choses déraillent, la fuite grossit et nous glisse entre les doigts, les esprits s’emballent et un jour, le terrifiant huissier de justice vient frapper à la porte pour vous délivrer un message implacable : assignation en référé en vue de la désignation d’un expert judiciaire.

Premier réflexe, je scanne le document et je l’envoie à mon avocat ; deuxième réflexe, j’informe le conseil syndical ; troisième réflexe, je fais ma facture.

Trois mois plus tard, c’est le jour de la première réunion.

J’ai pris mon dossier et les clés de l’immeuble, un attroupement se forme sur le trottoir. Tout le monde est là : mon avocat, mon plombier, l’adversaire, son locataire, l’avocat de l’adversaire, l’avocat du locataire, l’avocat de son assurance, le plombier de l’adversaire, l’avocat du plombier de l’adversaire... je m’arrête là, la prochaine fois je leur prendrai un mini bus.

L’expert, un homme d’un certain âge habillé d’une gabardine et l’air un peu taciturne, glisse une petite blague le temps de faire tourner la feuille d’émargement, ça rit légèrement dans l’assistance mais l’ambiance reste coincée. L’expert nous relit lentement ses chefs de mission, très lentement, puis on se rend enfin, sur la scène du crime.

Nous voilà à quinze dans l’appartement deux pièces.

Je ne lâche pas l’expert d’une semelle, surveillant tout ce qu’on lui raconte, je redonne ma version des faits pendant que les autres font encore la queue dans le couloir.

Au fond de la file, deux avocats commencent à se “poiler”, visiblement ils se connaissent et sont contents de se voir, un autre est plongé dans son téléphone portable, visiblement il a autre chose à faire. «Ça vous intéresse ce qu’on raconte ?» Je taquine un peu, il n’y a pas mort d’homme.

L’air est saturé d’humidité, j’en profite pour attaquer : «Dîtes donc madame, vous ouvrez les fenêtres de temps en temps ? Elles sont neuves non ? Regardez les champignons sur les murs, c’est symptomatique d’un défaut de ventilation, c’est privatif». L’avocat d’en face ne laisse pas passer mon assaut et montre du doigt à l’expert les fissures sur la façade. «Ce sont des microfissures non infiltrantes !» répond aussi sec mon avocat. L’un minimise, l’autre exagère, c’est de bonne guerre.

On se met à émettre des hypothèses plus ou moins scientifiques, remontées capillaires, taux d’hygrométrie, échanges gazeux, pont thermique et tuyau d’arrosage.

A quatre pattes sous la baignoire, on vérifie la tuyauterie, le portable dans les toiles d’araignée, le testeur de l’expert est dans le vert, celui du plombier est dans le rouge, faudra changer les piles.

Les opérations se terminent, on se remet en cercle dans la cour pour récapituler, le mystère de la fuite n’est toujours pas élucidé, on se revoit dans six mois.

C’est parti pour durer.

 

 

chronique assurée et rédigée par l’Association nationale des gestionnaires de copropriétéMembre de l'ANGC ? Abonnez-vous à la revue à un tarif préférentiel !
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